Les artistes ne sont plus des bouffons, ce sont des courtisans

Après la démocratie participative et la TV citoyenne dont une bonne part des programmes est actuellement alimentée par les contenus vidéo postés par les internautes, le monde de l’art contemporain ne pouvait pas faire autrement que de prendre le train en marche. C’est donc tout naturellement que les artistes vont s’ingénier à démocratiser cette démarche altruiste qui consiste à faire jouer monsieur tout le monde avec tous les savoirs.

Il faut lui permettre de tout dire, d’exprimer les pensées les plus inattendues avec tous les média à sa disposition dont il a évidement une maîtrise parfaite. Il s’agit de lui faire prendre confiance dans le fait qu’il sait de façon innée prendre les bonnes décisions quel que soit le sujet, et de proclamer qu’il est une force de proposition irremplaçable. Bref, il faut lui faire oublier son quotidien de citoyen anonyme.

L’idée de l’artiste investi d’un talent particulier pouvant servir le reste de la société qui en serait dénuée a vécu. C’est le travail en réseau qui est la clé de la cohésion sociale, mais pas à la manière des cadavres exquis du vingtième siècle, renvoyés à l’âge de la préhistoire. Peuvent et doivent travailler la pâte artistique tous ceux qui le désirent, la notion de qualité, trop subjective, étant tout à fait accessoire. C’est l’ensemble des apports individuels mis en réseau par un passeur, le dit artiste, qui constitue la chaire de l’art. L’objet final réalisé n’a aucun intérêt comme c’est le cas depuis les conceptuels, c’est la démarche qui compte et qui accède au statut d’art. Mais contrairement à cette phase conceptuelle de l’histoire de l’art où le cerveau de l’artiste continuait à être sacralisé parce que marginal, unique, et capable de cela en toute autonomie,  nous rentrons dans une phase où la pensée artistique n’a d’intérêt que si elle se constitue en montrant l’interaction des pensées de chacun.

Et, fait nouveau, il ne sera pas obligatoirement demandé à ces pensées d’être qualitatives puisque c’est leur interaction qui compte. L’artiste, DJ des pensées plus ou moins riches/pauvres d’autrui, fait mine de s’effacer devant ce qu’il envisage avec toute la pompe politicienne requise comme un « art participatif » tout à fait novateur. En cela il colle parfaitement avec ce que la société actuelle lui demande : lui ressembler. Et son art consommé de la communication lui permet de dire à un nombre impressionnant de personnes qu’ils sont tous des artistes et que lui ressemble à tous les gens qu’il met en réseau pour les faire cogiter sur l’élaboration d’une œuvre collective (elle porte néanmoins son seul nom sur tous les supports de communication et il les fait travailler gratuitement).

On se retrouve donc aujourd’hui avec deux formes dominantes d’art :

- « L’art participatif », se voulant très démocratique, où prime la mise en réseau pour mieux se rapprocher de la notion de vraie révolution représentée par Internet. Cela permet à l’artiste de coller à son image d’innovateur alors qu’il n’est ici souvent qu’un suiveur mais peu importe. Il correspond à ce qu’on attend de lui, mettre les gens ensembles et leur permettre de s’exprimer ce qui parfois donne lieu à des résultats intéressants mais spasmodiques. En systématisant ce procédé, le risque est de voir tout le monde se regarder le nombril à l’aune de sa propre médiocrité qui ressemble à s’y méprendre à celle du voisin en croyant y voir La Création.

- « L’art produit financier », très élitiste, où l’objet final continue à être réclamé aux artistes (peu importe la façon dont il est réalisé) et valorisé (c’est une œuvre d’art!). Sans objet pérenne que l’on peut déifier, pas de spéculation possible à court et long terme. L’art est ici un enjeu de spéculation, dilué dans tout un tas de marchés très hiérarchisés, où la spéculation est plus ou moins intensive en fonction du moment et du positionnement de l’oeuvre. L’artiste y est tour à tour affamé ou enrichi suivant la période et sa place dans la hiérarchie des marchés. La valeur de son travail sera indexée sur la fantaisie des investisseurs, ses qualités de carriériste ou de celle de ses protecteurs d’un soir.

Certain se goinfrent ou crèvent de faim pendant que d’autres se trouvent meilleurs qu’ils ne sont, de là à y voir un art instrument de la droite et un art serviteur de la gauche, ne nous avançons pas trop…Le premier n’officie qu’à la FIAC, et le deuxième, qu’au 104.

Ce clivage franco-français, s’il se révèle très peu pertinent, reste pourtant le carcan indéfectible dans lequel les artistes français sont obligés d’évoluer s’ils veulent exister. Au-delà de nos frontières, bien évidement, tout le monde rigole… Une telle cécité permet depuis une trentaine d’années aux gestionnaires du produit industriel et financier qu’est l’Art Contemporain mondialisé de racler les dernières parts de marché que notre histoire nous avait légué.

Christel Valentin

 
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