Sur la peinture et la peur de notre part sombre
Très souvent, on m'a reproché de faire un travail "dur". Etant pourtant très loin de la surenchère trash pratiquée parfois dans l'art contemporain, j'ai dû réflechir à ce paradoxe dont se dégage forcément une grande subjectivité à propos de ce qui est perçu comme difficile. Pourquoi est-il si dur aujourd'hui de voir en peinture des choses naturelles, des traces laissées par la vie sur des visages par exemple?
Il faut d’abord partir de ce constat : aujourd’hui, il y a peu de personnes qui achètent des tableaux mettant le doigt sur une certaine dureté de l’existence. Il y a peu de gens qui achètent des tableaux qui traitent, aussi, de la part sombre de la nature humaine. Dans d’autre temps, les artistes pouvaient peindre des batailles ou même l’enfer à côté du paradis. Aujourd’hui, on se contenterait bien du paradis pour couvrir les murs de sa maison. On préfère les natures généreuses aux natures mortes, les portraits d’enfants plutôt que les visages burinés par l’existence. On laisse ceux-ci aux musées en applaudissant des deux mains dans les soirées mondaines mais en ne continuant à voir l’existence que de façon elliptique. Aujourd’hui, la part sombre de notre vie et de notre nature, sujet présent dans presque toute la littérature et l’art depuis le début des temps, n’a souvent pas le droit de rentrer dans l’intimité de la maison. Ou alors, au fond de la bibliothèque dans le meilleur des cas, parce qu’il se cache derrière une couverture colorée. Comme cela on peut voir les œuvres de Pasolini ou celles du marquis de Sade trôner dans la bibliothèque parce que le rouge de la couverture résonne bien avec le rouge plus sombre du plaid sur le canapé.
A priori, un tableau ne va pas cacher ce qu’il dit sous une couverture, il est là, visible en permanence, on peut le regarder souvent, il a un rapport au temps qui n’est pas celui d’un programme de consommation instantanée que l’on oublie le lendemain, il se libère lentement mais avec force, il en rajoute même, c’est son rôle, il s’impose. Doit-il donc être correct et ne pas choquer ses chaleureux hôtes ? Dans le milieu de l’art contemporain, on vous dira qu’au contraire, il faut en rajouter, plus la démarche est radicale plus elle peut prétendre au statut d’art, mais ces formes d’art radical rentrent-elles vraiment en masse dans la sphère privée ?
Dans la réalité du marché de la peinture ceci est loin d’être vrai, particulièrement depuis les années 70 avec l’officialisation du discours pur par l’Art Conceptuel. Il y a un paradoxe entre le discours des artistes (qui se veut profond) et ce qui est montré (souvent décoratif). Il existe une imposture entre ce qui est demandé (une peinture forte et personnelle) et ce qui est accepté par les galeristes et les collectionneurs (une peinture plaisante, plutôt consensuelle et peu personnelle quel que soit le discours associé). C’est vrai qu’il existe un micromarché pour les peintures « fortes » ou « critiques » mais la grande majorité des collectionneurs cherche autre chose souvent sans en être vraiment conscient eux même. Devant ce peu de conscience, il est de bon ton de se taire. Chez eux, les gens ont le droit de mettre ce qu’ils veulent et de faire ce que bon leur semble, c’est un droit fondamental auquel personne ne peut prétendre s’attaquer, heureusement. Néanmoins, cette évidence engendre ce silence et ce silence entretient ce paradoxe dont la peinture va continuer de souffrir.
Pourtant, dans l’espace privé on laisse entrer toute sorte de média. Les média ont compris que pour happer l’attention de chacun, il vaut mieux montrer la part noire de l’information, c’est elle qui fait monter les audiences, et c’est pour cela que nous sommes noyés dans un monde d’une noirceur infinie dès que l’on fait la démarche de s’informer. Certaines émissions de reportages ne fonctionnent que par la mise en scène sensationnelle et parfois morbide de notre part sombre, réécrite de façon elliptique là aussi, et montrée en boucle partout sur la planète. De plus, et c’est fondamental, elle est sans cesse renouvelée donc oubliée pour ne pas prendre corps et rester présente. Cette part sombre à donc la possibilité de rentrer dans la maison, elle y est même conviée, à condition qu’elle passe par la fenêtre d’un écran sur lequel on a tout contrôle. On peut convoquer et faire disparaître notre part sombre à loisir, nous donnant l’illusion d’en maîtriser la trajectoire. A moins d’être un déménageur né, ce n’est évidement pas le cas pour un tableau qui impose un temps de lecture constant.
Dans le domaine artistique, l’art contemporain que l’on peut appeler « non permanent » (Celui que l’on ne voit que dans les institutions le temps de la visite et qui s’importe peu dans les sphères privée) et le spectacle vivant peuvent travailler sur ce registre en ayant une écoute attentive. Pourquoi? Parce que, là encore, il s’inscrit dans un temps court et maîtrisé. On vient prendre sa leçon de prise de conscience avant de rentrer chez soi pour oublier en regardant son paradis délesté de l’enfer, au dessus du canapé. Dans un monde où « le mal» est à l’extérieur, obéissant au doigt et à l’œil de la convocation, et « le bien », à l’intérieur, la peinture se retrouve avec le rôle étrange d’apaiser les consciences.
Tant que la peinture, en France, sera dévolue au marché de la maison, les institutions n’achetant que de l’art contemporain lourd de sens et souvent très peu pictural, elle restera coincée dans la décoration. Tant que la peinture restera coincée dans la décoration ou le discours, elle ne pourra pas prétendre accéder à nouveau au statut d’art et ne sera pas acheté par les institutions et les quelques collectionneurs qui veulent faire la différence entre les deux.
Christel Valentin
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